La croisade vénitienne (1122-1124)

Après le désastre des armées franques de Roger d'Antioche(1) à l'Ager Sanguinis en 1119, Baudouin II envoie plusieurs missives en Occident afin d'implorer l'envoi de nouvelles troupes pour la défense des Etats Latins. En même temps qu'il écrit au Pape, Baudouin II envoie également une lettre à la République maritime de Venise pour lui demander son aide.
Pour séduire la République, Baudouin II promet de biens substantiels avantages commerciaux. Avec l'assentiment du pape, le Doge Domenico Michiel crée une escadre d'environ 150 navires(2). Commandée par le Doge en personne, l'escadre emporte avec elle plus de 15000 soldats, plusieurs centaines de chevaux et un important matériel de siège. Elle prend la mer le 8 août 1122. Pour le malheur des francs de Syrie, Venise était en conflit avec Byzance et la première action de l'escadre sera d'assiéger Corfou durant tout l'automne et tout l'hiver. Des courriers pressants du roi de Jérusalem décident le Doge à lever le siège de la ville et mettre enfin voile vers la Terre Sainte.
Après avoir fait escale à Chypre, la flotte vénitienne arrive à Acre vers le 20 mai. Un conseil de guerre se tient avec les barons francs et il est décidé que l'escadre vénitienne irait dans les eaux d'Ascalon pour détruire la flotte égyptienne qui y mouillait depuis quelques jours.

Le Doge décide de scinder sa flotte en deux pour surprendre les égyptiens. La partie la plus importante de la flotte longera la côte, tandis que l'autre reprendra la haute mer pour arriver à Ascalon par le large. A la vue de cette petite flottille, les égyptient pensent trouver une proie facile et quittent leur mouillage d'Ascalon pour s'emparer des bateaux vénitiens. C'est à ce moment que la seconde escadre vénitienne prend les navires égyptiens à revers et les détruisent presqu'en totalité.
Forts de cette victoire, les vénitiens continuent leur chasse et nettoient toutes les eaux jusqu'à Lars (al-'Arish) des navires égyptiens. Ils regagnent ensuite Acre au début du mois de juin 1123 où ils sont ovationnés et accueillis triomphalement.

Grâce à cette victoire, les vénitiens sont maintenant les maîtres absolu de la mer. Les barons francs veulent profiter de cette supériorité pour conquérir les dernières places fortes littorales encore aux mains des Egyptiens. Guillaume de Bures, connétable et régent du royaume de Jérusalem en l'absence de Baudouin II(3) et le patriarche Gormond de Picquigny invitent le Doge et sa suite dans la ville sainte et après de longues discussions et hésitations décident de débuter la conquête de la ville de Tyr plutôt que d'attaquer Ascalon.
Début février 1124, après la signature d'un nouveau traité commercial entre Jérusalem et Venise, francs et vénitiens se rendent vers Tyr pour l'assiéger. Les troupes commandées par le connétable et par le patriarche attaquent la ville du côté de l'isthme, tandis que la flotte vénitienne bloque le port.
Tyr, sur son éperon rocheux, n'est pas une cité facile à prendre. L'accès par la terre ne se fait que par une mince bande sabloneuse reliant la cité à la côte. En plus, quelques temps avant l'arrivée de l'escadre vénitienne, la cité a reçu une forte troupe de renfort composée d'environ 700 hommes venant de Damas. La cité a aussi récupéré tous les fuyards et les rescapés des autres villes côtières de Sidon, Césarée, Acre, au fur et à mesure de leur conquête par les francs.

Les francs établissent leur campement principal sur une colline du Tell Ma'shûq située à deux kilomètres des murailles de la ville. Dès le premier jour du siège, ils détruisent l'aqueduc amenant l'eau potable des montagnes à la ville. Grâce aux matériaux amenés par les bateaux vénitiens, plusieurs machines de siège sont rapidement assemblées et déversent aussitôt sur la ville des centaines de blocs de pierre. Les musulmans résistent et au cours de leurs sorties, tentent d'incendier ces machines meurtrières, mais sans y parvenir.
Des renforts ne tardent pas à arriver du côté des francs. Le comte Pons de Tripoli vient aider le connétable Guillaume de Bures et amène avec lui encore d'autres machines de siège.

De leur côté, les musulmans d'Ascalon ne peuvent se résigner à laisser la ville de Tyr succomber sans rien tenter pour la dégager. Mais privés de leur flotte, détruite quelques temps plus tôt par les vénitiens, ils ne peuvent qu'organiser une expédition de diversion vers Jérusalem dont les troupes de défenses sont fortement réduites.
A l'arrivée de cette troupe devant la ville, les bourgeois se mobilisent et s'érigent en milice armée avec les quelques chevaliers restés en arrière. La sortie de cette milice bourgeoise aura un effet innatendu sur l'émir égyptien d'Ascalon qui ordonne la retraite. Profitant de cet avantage, les bourgeois se mettent à leur poursuite et leur tendent une embuscade qui décimera l'arrière-garde égyptienne.
Du côté de Damas, l'Atâbeg Tughtekîn ne reste pas indifférent au sort de sa cité(4). Il rassemble ses troupes et vient se positionner près de Bânyâs (Panéas) à environ 45 km à l'est de Tyr. Les francs, nullement inquiets par cette présence à bonne distance de leurs positions, continuent le siège de la ville. Voyant sa première action sans effet, Tughtekîn se rapproche jusqu'à 8 km de Tyr sur les rives du fleuve Nahr al-Qâsimiya. En même temps, se répend la nouvelle dans les campements des deux côtés qu'une escadre égyptienne cingle vers Tyr pour en déloger les francs.
Alertés par ces nouvelles inquiétantes, les barons francs décident de réagir. Les chevaliers et autres hommes d'armes à cheval sous le commandement du connétable Guillaume de Bures et du Comte Pons de Tripoli vont se porter à la rencontre de l'armée de Tughtekîn, Domenico Michiel et son escadre vénitienne reprennent la mer pour affronter la flotte égyptienne, tandis que tous les hommes à pied continuent le siège et le bombardement de la ville.
Les espoirs des chevaliers francs de rencontrer Tughtekîn seront vains, car, voyant la tactique déployée par les francs, il bat en retraite vers Bânyâs (Panéas) où il se retranche. Après plusieurs lieues de chevauchée, les deux chefs francs décident de rentrer à leur camp pour continuer le siège de Tyr.
De son côté, le Doge quadrille la mer vers le sud à la recherche de l'escadre égyptienne, mais en vain. Aucune escadre égyptienne ne s'était mise à flot pour venir secourir la cité, malgré les appels pressants de Tughtekîn. A son tour, le Doge revient se joindre aux autres forces pour continuer le siège.
Un messager envoyé par Jocelin de Courtenay, annonce la mort récente de Balâk(5), puissant émir d'Alep qui représentait le dernier espoir de sauvetage pour les habitants de Tyr.
Devant cette situation désespérée, Tughtekîn revient à la rencontre des francs pour négocier la reddition de la cité et éviter un assaut qui aurait pu mener au massacre de nombreux musulmans. Les chefs francs, malgré un début de révolte des troupes qui se voyaient privées de pillage, acceptent la reddition de la ville et laissent partir tous les musulmans qui le désirent avec leurs bagages et leur mobilier.
Le 07 juillet 1124, les bannières du Roi de Jérusalem, du Comte de Tripoli et du Doge de Venise sont plantées sur les plus hautes tours de la cité.

Notes :
(1)Roger de Salerne, successeur de Tancrède est devenu prince d'Antioche à la mort de Tancrède en 1112. Après avoir participé au sauvetage du royaume de Jerusalem en 1113, il débute une longue campagne contre l'émir d'Alep Il-Ghâzi avec plus ou moins de succès. Mais, en juin 1119, l'armée de Roger est détruite dans la plaine de l'Ager Sanguinis située à mi-chemin entre Antioche et Alep. Au cours de cette bataille, Roger sera tué.
(2)Foulcher de Chartres (p.449) mentionne 120 navires, tandis que Chalandon (Comnènes,II,p.157) en mentionne 200.
(3)Baudouin II, roi de Jérusalem venait d'être capturé par l'émir Ortoqide Balâk au nord du Comté d'Edesse près d'une cité appellée Awrash (18 avril 1123).
(4)Tyr, quoique sous l'autorité légale des Fâtimides du Caire, avait demandé à l'âtâbeg de Damas d'assurer sa défense du côté de la terre. Dès 1112, Tughtekîn y avait envoyé son émir Mas'ûd, un de ses meilleurs capitaines.
(5)Dernier espoir des musulmans, l'émir d'Alep, l'Ortoqide Balâk, ne viendra pas non plus au secours de la cité assiégée car il sera assassiné le 06 mai 1124 lors du siège de Menbij, ville révoltée et alliée à Jocelin de Courtenay.

pour une bibliographie plus complète... Bibliographie
  1. "L'Epopée des Croisades"
    René Grousset; Editions Perrin 1995
  2. "Histoire des Croisades"
    Jean Richard; Editions Fayard 2002
  3. "Histoire des Croisdes et du Royaume Franc de Jerusalem - Tome 1"
    René Grousset; Editions Perrin 1999
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